Chronique parue sur MSN Actualités
Par Jean-Benoît Nadeau, chroniqueur,
26 juin 2012 15:04
C'est rendu qu'il y a tellement de nids-de-poule à Montréal que le maire de
Rosemont veut les convertir en vrais nids de poules pour sa volaille.
Certains cratères du centre-ville de Montréal auront bientôt valeur
patrimoniale.
Qu'à cela ne tienne! La voirie doit trouver une nouvelle voie.
Pourquoi pas la solution radicale? Le retour au gravier!
Il faut s'assumer :
si on n'est pas capable, collectivement, de construire des rues qui ne se
transforment pas en cratères, eh bien, admettons-le, tout simplement.
Et
bouchons le trou avec du gravier. Hop! c'est réglé en une heure, une heure et
demie. Il n'y a pas d'études à faire.
Au bout de cinq ans, la moitié des
rues de la ville seraient en gravier. En dix, ce serait tout gravier.
Il
resterait bien des petits bouts asphaltés ici et là, mais les résidents auraient
honte et réclameraient qu'on les mette sur le gravier.
Un week-end au Mont Tremblant
Cette solution toute simple
m'est venue pendant un week-end de camping au mont Tremblant avec l'ami Pierre.
En fait, c'est son idée à lui.
Pierre est médecin et professeur en santé
publique. Il a dirigé des hôpitaux de Médecins du Monde à Sarajevo et au Niger,
alors il en connaît un bail sur les zones à problèmes.
Toujours est-il qu'un
samedi matin après de très gros orages, la route du parc était transformée en
rivière. À deux endroits, il fallait carrément traverser à gué - moi devant la
voiture pour voir si ça passe et Pierre qui suit.
La route était tellement
crevassée que Pierre et moi étions certains d'être prisonniers du parc quelques
jours.
Mais miracle : le lendemain, la route était réparée. La voirie du parc
a tout réglé avec quelques pierres et une niveleuse.
C'est là que Pierre a
conclu : le gravier est la solution pour Montréal!
Voyons donc, Pierre
Sur le coup, je me suis dit la même
chose que vous : « Voyons Pierre, tu n'y penses pas. »
Mais à bien y penser,
Pierre a raison.
Au lieu de nous disperser inutilement sur quelque chose
que, collectivement, nous ne savons pas faire, reconnaissons-le et simplifions.
Grâce au gravier, la voirie pourra se concentrer sur les installations qui
comptent vraiment : l'aqueduc, les égouts, les trottoirs, les ponts et les
autoroutes.
Quand un égout ou une conduite d'aqueduc péterait, on le verrait
tout de suite : ça ne se s'éroderait pas longtemps en secret sous la surface. En
quelques heures, la voirie aurait creusé le trou sans trop se soucier de
l'asphalte, et une fois la conduite remplacée, ce serait rebouché en quelques
heures.
Bien sûr, le retour au gravier signifierait pour Montréal le retour
des crevasses de ruissellement et des ondulations en planche à laver, comme au
parc du mont Tremblant. Mais une bonne niveleuse nivelle ça en un rien de temps.
Le brave cantonnier n'aurait même pas à descendre de son engin.
Le citoyen
responsable trouve que la ville niaise un peu trop à boucher le nid-de-poule ou
la crevasse sur sa rue? Avec une pelle, l'affaire est réglée en 30 minutes. Il
pourra même facturer la ville pour le service.
Sur le Plateau, j'imagine
déjà les partys de voirie. Dans une ambiance de fête, le voisinage répare sa
rue. À moins que le bon maire Ferrandez mette tout le monde à la corvée - c'est
son genre.
Le gravier, c'est la participation citoyenne.
Oui mais
Le gravier résiste à tout, même aux objections.
Oui, mais la boue? Je n'ai pas dit de la terre, je parle gravier. Le
gravier, ça ne fait pas de boue.
Oui, mais le déneigement? Une rue en
gravier, ça se déneige comme une surface asphaltée. Même que le fond un peu
raboteux permet une meilleure adhérence.
Oui, mais les feuilles, l'automne?
Avec le même matériel que pour le déneigement (moins la souffleuse), hop! Plus
de feuilles! Et on repasse avec la niveleuse à la fin pour tout égaliser. Les
feuilles qui restent feraient du compost. Au printemps, un coup de niveleuse,
deux camions de gravier, au revoir!
Oui, mais le vélo? Nous ferons du vélo
sur gravier, comme sur le mont Royal. Le gravier simplifierait même
l'installation des bornes de signalisation.
Oui, mais les lignes? Les trois
quarts sont déjà effacés. La signalisation au sol se ferait avec de gros clous
bombés, comme en France et ailleurs en Europe. Bien sûr que ça ferait une bosse,
mais ça ne dérangerait pas ceux qui roulent à la vitesse prévue. Il faudra
inventer la machine arracheuse de clous et la machine planteuse de clous, mais
est-ce là une épreuve pour une civilisation qui a inventé la poutine?
Oui,
mais la poussière? Les gros nuages de poussière sur les chemins de gravier,
c'est si on roule à plus de 80 km à l'heure. Si vous roulez à 50 - vitesse
maximale permise de toute façon -, il n'y a presque pas de poussière. La
poussière permettrait à la police de surveiller ceux qui roulent trop vite. Plus
besoin de radar photo.
Certes, en période sèche, le gravier sera un peu
poussiéreux. Mais c'est vite réglé avec quelques camions arroseurs qui
mouilleraient la surface avec de la bonne eau du fleuve. D'ailleurs, si ça vous
fatigue, vous pourriez même arroser la rue vous-mêmes et facturer la ville.
Image écologiqueLe gravier est « citoyen ». Le gravier
est écologique. Le gravier est propre - au sens propre comme au figuré. Car
moins d'asphalte et de béton signifient moins d'entreprises en construction et
donc moins de corruption.
Certes, les banlieusards qui descendent de leur
autoroute pour venir à Montréal devront ralentir. Mais il faut qu'ils
ralentissent de toute façon.
L'image de Montréal n'en pâtirait pas une
miette, au contraire. Elle pâtit actuellement du fait que nous ne nous assumons
pas, collectivement. Montréal n'est pas une ville développée : le gravier, c'est
le réalisme.
En assumant son destin gravier, Montréal montrerait d'ailleurs
la voie écologique. Imaginez : grâce au gravier, il y aurait moins de
ruissellement parce que l'eau des pluies serait absorbée. Montréal deviendrait
carbo-neutre!
Nous n'aurions plus aucune difficulté à faire pousser une
belle végétation. Et il viendrait un tas de touristes pour vivre l'expérience
d'une ville sans asphalte. Laval, Boucherville, Brossard - que dis-je : le
Dix-Trente! - se convertiraient au gravier.
Au début, ils riraient un peu de
nous à Toronto et dans le Maclean's, mais c'est comme le Bixi : New York
passerait au gravier et les Torontois réclameront du bon gravier montréalais de
la rue Fairmount!
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Jean-Benoît Nadeau
Collaborateur au magazine
L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une
carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui
lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du
Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de
langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de
préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous
Américains.